Les connaissances maritimes

 Les pirogues

La pirogue fut probablement l'objet œuvré le plus essentiel de la culture polynésienne. Remarquables navigateurs, leurs pirogues hauturières loin d’être rudimentaires, à simple coque et balancier ou à double coque, pouvaient atteindre 60 mètres[1].

La nature, la forme et la construction des embarcations qui ont permis aux migrants de voyager à travers le Pacifique, restent encore assez mal connues. On peut seulement supposer que les anciens naviguaient comme leurs descendants, sur des pirogues doubles ou à balancier. Dès 1767, les notes des premiers navigateurs européens donnent les premières descriptions des modèles qu'ils observent à Tahiti.

Tous ces voyageurs sont frappés de voir le rôle important joué par la pirogue dans la vie quotidienne des Tahitiens. Outil indispensable pour la pêche, moyen impératif de transport entre les îles ou engin de guerre, ces embarcations sont remarquables pour leurs principes de construction et leurs qualités nautiques.

Les anciennes pirogues se classent suivant leur dessin et leur mode de propulsion: pirogues doubles à pagaie ou à voile et pirogues à balancier à pagaie ou à voile.

·         La petite pirogue simple à balancier et à pagaie, uaa, de 5 à 9 mètres, sert pour les petits déplacements et la pêche côtière.  La coque est creusée dans un seul tronc d'arbre (comme le tamanu) et le balancier est à gauche.

·         La pirogue simple à balancier et à voile, vaa motu, de 10 à 13 mètres, est utilisée pour la pêche et les petits voyages.  La coque est travaillée dans un ou deux troncs et au moins une rangée de bordés est ligaturée au-dessus des bords plats.  La traverse avant du balancier supporte une étroite plate-forme permettant à un homme de faire contrepoids si nécessaire.  Le type de voilure est différent suivant les archipels.

·         La pirogue à balancier et à voile, vaa motu nui, de 14 à 18 mètres, manœuvrée par 5 à 12 hommes suivant sa taille, est utilisée pour la pêche et les voyages entres atolls. Egalement pirogue de guerre, il suffisait de retirer les deux plates-formes de combat pour transformer la pirogue en version voyage. De 13 à 17 mètres et pouvant emporter une trentaine d’hommes.  La coque est travaillée dans un ou deux troncs et au moins une série de bordés est ligaturée au-dessus des bords plats.  Les traverses du balancier supportent une plate-forme permettant à un ou plusieurs hommes d’installer des provisions.  Une hutte en bambou protège des intempéries. Le type de voilure est différent suivant les archipels.

·         La pirogue double à voile, tipairua pour le transport et pahi pour le voyage.  Elle peut atteindre 25 mètres de long.  A une ou deux voiles ce "catamaran" est manoeuvré par 4 à 20 hommes suivant sa taille.  C'est le type de pirogue avec lequel on estime possible les grands voyages de découvertes.  Une soixantaine de passagers et leurs provisions pouvaient prendre place à bord.

·         La pirogue double à pagaie.  Outre la tira pour la pêche, on ne trouve que les pirogues de guerre dans cette catégorie.  La pahi tamai se divise en deux classes: celle à fond arrondi destinée uniquement à la guerre, et d'autres à fond en V pouvant être utilisées soit pour la guerre, soit pour voyager.  

Construction des pirogues

La totalité des matériaux, de la charpente jusqu'aux voiles, en passant par les cordages, était d'origine végétale. En l'absence de métaux, le travail était réalisé au moyen d'outils en pierre, en bois, en coquillage, en os et en arêtes de poisson.

La construction d'une grande pirogue confiée à des ouvriers spécialisés, jouissant d'un grand prestige social, était suivie par des grands prêtres, et l'entreprise était accompagnée tout au long du travail d'invocations aux dieux.  On édifiait un abri spécial pour la construction des coques et les divers assemblages, pendant qu'à côté étaient tressés ou cordés le gréement et la voilure.  Le finissage terminé, la pirogue recevait un nom et était consacrée à un dieu.

 

Lancement des pirogues

Le pahi se fait en présence de toute la population du district et du roi. Le chef constructeur invoquait l'aide des dieux pour l'opération et la pirogue, poussée par les artisans, avançait sur des rouleaux de cocotier jusqu'à la mer.

Une mise à l'eau était un événement exceptionnel qui donnait lieu à de grands festins et à d'interminables cérémonies.

 

Le voyage

Techniques de navigations

Les Polynésiens allaient sans instruments, sans cartes marines, en suivant l’avei’a, le chemin des étoiles, qui servaient de repères, avec la lune, le soleil, les vents. Pour localiser les terres, les Polynésiens s'aident du sens de la houle[2], les couleurs et luminosités[3], les débris végétaux, les baleines[4], les d’oiseaux[5] qui, selon leur espèce, permettent d’évaluer la distance des terres[6]. Les itinéraires de voyage sont par la suite transmis de mémoire ou par les chants.

Caractérisé par de longues suites d'étoiles, le ciel équatorial permettait au marin d'associer une constellation à l'île qu'il voulait atteindre.

Un premier voyage d'exploration était effectué pour découvrir une île sur laquelle une installation serait possible, puis, sa direction par rapport aux étoiles mémorisée, on retournait chercher familles, animaux et plantes pour tenter la colonisation. Ces voyages ont pu durer plusieurs siècles, les techniques de construction des pirogues et les moyens de constituer des réserves d'aliments se modifiant à mesure que les voyages devenaient plus longs.

Vents et courants

Les débats concernant le peuplement de la Polynésie ont longtemps été centrés sur la possibilité, voire la capacité, des Polynésiens à se déplacer – puis à revenir - sur de longues distances maritimes. Les premiers européens à explorer la Polynésie n’avaient aucun doute sur le fait que les polynésiens avaient colonisés les îles suivant des déplacements intentionnels[7] (purposive voyaging) car ils étaient témoins des grandes pirogues et de leurs capitaines[8].

Mais au début du XIXème siècle, la connaissance ancestrale de construction des pirogues s’est effondrée, entraînant dans son sillage la quasi disparition de la connaissance de navigation traditionnelle. Au milieu du Xxème siècle, des chercheurs ont émis l’hypothèse que les Polynésiens naviguaient et s’installaient au hasard des îles croisées, voyageant sur les vents et les courants portants.[9]

Ainsi, Levison (1973) utilisa une importante matrice comportant la force des vents et des courants provenant des documents hydrographiques navals disponibles de points spécifiques du pacifique (cf. carte).  Sur les 101 016 tests, si il était possible de dériver d’est en ouest (le sens du trajet de ce projet), il était virtuellement impossible de se déplacer dans le sens inverse sans un déplacement intentionnel. Egalement, sur les 16 000 tests simulés, pas une route démarrant de Polynésie centrale ou orientale pu rejoindre Hawaii.

Vie à bord

Sur les grandes pirogues de voyage, parcourir de longues distances souvent face aux alizés, gardait les Polynésiens plusieurs semaines ou quelques mois à la mer. Leur vie à bord était donc réglée par diverses tâches, desquelles dépendait la survie du groupe.

L'étanchéité des coques au bordage cousu n’était pas étanche ; les hommes devaient jour et nuit écoper le catamaran pour que son poids n'augmente jamais.  Par calme plat l'équipage s'installait dans les flotteurs affin de maintenir en pagayant la progression et le cap.  La voilure en nattes de pandanus souffrant beaucoup, l'entretien de ces tressages et de leurs attaches était quotidien.

Outils

Avant l'arrivée du métal, les outils des horticulteurs et des pêcheurs étaient fabriqués dans le bois et les roches.  Les coquillages, après façonnage, devenaient une quantité d'objets, herminettes, gouges, pèle -fruits, peignes et hameçons.

Nourriture

Outre les plants d'arbres et les animaux reproducteurs que les voyageurs voulaient introduire sur leur nouvelle île, on amassait au départ des provisions d'aliments frais, desséchés ou stabilisés par diverses cuissons, telles des noix de coco fraîches ou sèches, du taro, des bananes, de la canne à sucre, des fruits d'arbre à pain en pâte, du pandanus et du poisson non pélagique séché.

L'eau douce était conditionnée dans des calebasses et bien entendu, le coco étanchait aussi la soif.

L'arbre à pain uru, le taro, l'igname ufi, la banane fei, la canne à sucre et le cocotier étaient ainsi distribués sur les îles au gré des déplacements, comme le furent le chien, le cochon et le poulet.

 

La pêche

Tandis que des pêcheurs assuraient le stock de poisson frais, d'autres cuisinaient au moyen d'un foyer maintenu allumé dans un bac de sable.  Certaines très grandes pirogues possédaient même de véritables fours où cuisaient plusieurs cochons. 

Les lignes, tressées par chaque pêcheur, étaient faites avec l'écorce d'un arbuste des vallées et, torsadées en trois brins, ou de fibre de noix de coco, devenaient d'une grande finesse.

 

 

Les hameçons découpés généralement dans la nacre de l'huître perlière, étaient façonnés à l'aide de limes de corail.  Leurs formes variant suivant les poissons, les petits hameçons de nacre ou de coquillage étaient réservés à la pêche en eaux peu profondes.  On pêchait les gros poissons à partir du récif frangeant avec des hameçons en bois de grande taille, munis d'une pointe rapportée.

Durant les déplacements en haute mer, la pirogue était munie à l'avant d'une longue perche mobile. Il s'agissait de la pêche au thon à l'appât vivant, dite "à la tira". Pour la pêche à la bonite, une canne en bambou et une ligne courte à laquelle était accroché un leurre en nacre imitant la forme d'un petit poisson et terminé par des poils de cochons et une pointe était utilisé. Ce principe d'hameçon est encore utilisé aujourd'hui.

Les filets également tressés au moyen de fibres d'écorce, étaient répandus dans toute la Polynésie.



[1] L’Hokulea, pirogue reconstruite à partir de plans anciens par des scientifiques d’Hawaii, navigue depuis 1975 dans le Pacifique.

[2] La forme des vagues rebondissant sur les terres peuvent servir de guide jusqu'à 300km des côtes.

[3] La couleur de l'eau varie avec le ciel, mais aussi selon sa composition en particules diverses et selon les fonds (nature et profondeur) et la proximité des terres. Un récif est indiqué par des nuages rosés, la base de nuages surmontant des forêts sont sombres ou verts etc.

[4] Ils ont pu également suivre les baleines migrant chaque hiver des îles chaudes à l'Antarctique.

[5] Ils ont pu spéculer la présence d'une terre comme la NZ en observant le départ à chaque printemps du coucou à longue queue et son arrivée du sud à chaque automne.

[6] Les essais de navigation effectués en 1976 depuis Hawaii jusqu'à Tahiti par une pirogue double reconstituée, révèlent que ce type d'embarcation peut tenir une route en remontant au vent et être dirigé. Si ces pirogues n'avaient pu naviguer que sous le vent, ou à la dérive, il n'y aurait probablement pas eu de peuplement de la Polynésie avant l'arrivée des Européens.

[7] Ces déplacements intentionnels sont notées dans les très nombreuses traditions orales polynésiennes.

[8] Rencontre en plein océan en 1616 des navigateurs Hollandais Schouten et Le Maire avec une pirogue entre Tonga et Samoa.

 

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